Les pôles technologiques sont souvent définis par leurs réussites les plus visibles. Cependant, leur valeur profonde réside dans des talents, des relations et des savoir-faire institutionnels qui, à première vue, ne sautent pas aux yeux.
Le passé d’Ottawa dans les domaines des télécommunications, des logiciels, de la défense et de l’espace a formé des ingénieurs, des entrepreneurs ainsi que des opérateurs ayant l’expérience de problèmes complexes et critiques pour l’atteinte des objectifs. Cette expertise continue d’influencer les entreprises de la région.
Au cours de notre visite de deux jours à Ottawa, nous avons rencontré trois entreprises canadiennes : Kinaxis, Calian Group et Telesat. L’une commercialise des logiciels de gestion de la chaîne d’approvisionnement. La deuxième fournit des solutions dans les domaines de la défense, de l’espace et des services essentiels. La troisième travaille à la mise en place d’un réseau satellitaire d’importance stratégique pour le Canada.
Ce voyage nous a permis de nous faire une idée plus complète de la situation. En particulier, les priorités fédérales en matière de défense, de connectivité et de souveraineté nous ont semblé plus près de la réalité économique. Nous avons entendu parler de projets qui avancent concrètement, au lieu de se résumer à de simples discours politiques. Il est difficile, à distance, de réellement apprécier l’interaction entre les compétences techniques et la prise de décision gouvernementale à Ottawa.
Kinaxis : mettre à l’épreuve le discours sur l’IA
Kinaxis aide les grands industriels à coordonner leurs chaînes d’approvisionnement en équilibrant la demande, les stocks et la production au sein de réseaux mondiaux complexes. Notre visite a coïncidé avec un moment important pour l’entreprise : elle a un nouveau directeur général, et le secteur des logiciels s’interroge actuellement sur la question de savoir si l’intelligence artificielle va renforcer ou affaiblir les plateformes existantes.
L’un de nos objectifs était de rencontrer le nouveau dirigeant, de comprendre son approche et de déterminer si sa vision était en phase avec notre perception des besoins de l’entreprise. La rencontre s’est avérée stimulante. La direction ne s’est pas présentée comme celle d’une entreprise de logiciels sur la défensive.
Elle a expliqué comment elle avait inversé son modèle de développement, auparavant fortement axé sur la maintenance. Environ les trois quarts de ses efforts sont désormais consacrés aux nouveaux produits, avec notamment une équipe spécialisée qui explore comment intégrer à la plateforme des modèles linguistiques à grande échelle et l’IA générative. Tout ceci a conforté notre thèse principale selon laquelle une bonne planification de la chaîne d’approvisionnement permet de réduire les stocks, les livraisons manquées et les coûts liés aux perturbations, ce qui rend le logiciel difficile à supprimer même en cas de resserrement budgétaire.
L’IA reste toutefois une question à double tranchant. Nous restons prudents quant à l’idée de considérer la complexité ou la lenteur du déploiement comme des avantages concurrentiels durables. Si l’IA réduit les coûts d’un changement de fournisseur ou facilite le développement d’options concurrentes, certains de ces avantages pourraient être remis en cause. Par conséquent, Kinaxis doit s’imposer grâce à la valeur mesurable qu’elle apporte à ses clients, et non par effet d’inertie. Notre rencontre avec le nouveau directeur général nous a permis d’évaluer dans quelle mesure l’équipe de gestionnaires comprend cette distinction.
Calian : confiance, technologie et portefeuille
Les domaines d’expertise de Calian comprennent la formation militaire, la défense, les services de santé, les systèmes terrestres de satellites, les services nucléaires, les technologies de l’information et la cybersécurité. L’entreprise est de plus en plus liée aux dépenses publiques et à celles du secteur de la défense. Elle a su tisser des relations avec le gouvernement canadien et le ministère de la Défense nationale au fil des décennies. Les discussions menées lors de ce voyage ont aussi permis de constater que les priorités fédérales commencent à se traduire par des contrats d’approvisionnement concrets.
Sur le site de Calian dédié aux antennes du système mondial de navigation par satellite, nous avons pu observer des technologies spécialisées utilisées dans les domaines de l’espace, de l’aviation, des drones et des communications. Bien que cette acquisition de 2020 ne constitue pas la partie la plus importante de l’entreprise, elle démontre que Calian possède davantage de savoir-faire technique et de propriété intellectuelle que ne le laisse supposer sa présentation générale.
Les détails les plus révélateurs concernent l’aspect opérationnel. Le responsable du site a décrit une croissance rapide des volumes depuis l’acquisition. En effet, le site manque désormais d’espace et pourrait nécessiter des capacités supplémentaires à proximité. Après quatre années sans augmentation de prix, l’entreprise semble également disposer d’une marge de manœuvre pour augmenter ses tarifs. Ces observations ont rendu la demande plus tangible que ne pourrait le faire un simple taux de croissance sectoriel.
Cette opération a également illustré ce à quoi peut ressembler une acquisition réussie. Calian a racheté une entreprise locale dirigée par son fondateur et lui a offert une plateforme plus vaste, ceci tout en préservant son orientation technique. L’équipe a en outre fait l’éloge de la direction de Calian. Nous avons par ailleurs rencontré un ancien dirigeant de Calian, ce qui nous a permis de comparer le discours actuel de l’entreprise à un point de vue extérieur éclairé.
La concentration de la clientèle, les retards d’approvisionnement et la complexité du portefeuille d’activités restent des risques réels. Malgré tout, cette visite a permis de clarifier précisément la composition du portefeuille de l’entreprise, les raisons pour lesquelles certaines capacités peuvent être sous-estimées, ainsi que l’impact de la demande dans le secteur de la défense sur le terrain.
Telesat : donner corps à l’avenir
Telesat fait partie de l’infrastructure de communication du Canada depuis des décennies. Le succès futur de l’entreprise repose sur Lightspeed, une constellation de satellites en orbite terrestre basse qui fournira une connectivité sécurisée et à haute capacité. Cela crée un profil d’investissement atypique : si l’activité traditionnelle liée aux satellites demeure proéminente, elle est aussi en déclin, et une grande partie de la valeur à venir repose sur un projet qui n’engendre pas encore de véritables revenus.
Le financement gouvernemental ne reflète pas seulement une ambition commerciale. Lightspeed touche également à la souveraineté canadienne, à la connectivité dans l’Arctique et à la sécurité des alliés. Un compte à rebours affiché au siège de l’entreprise a rendu le calendrier du programme plus concret. Le projet nous est apparu moins comme un concept lointain que comme celui d’une organisation travaillant à la réalisation d’étapes clés.
Cette visite nous a également permis d’élargir notre perspective concernant MDA Space, un fournisseur majeur et une autre compagnie figurant dans les portefeuilles de Pembroke. Le risque lié à la mise en œuvre reste considérable : Lightspeed doit respecter les délais et le budget, faire face à la concurrence dans un marché transformé par Starlink et compenser le déclin de l’activité traditionnelle de diffusion de Telesat. Rencontrer les responsables n’a pas éliminé ces risques, mais cela a permis de mieux les évaluer.
Ce que la visite à Ottawa a renforcé
Bien que Kinaxis, Calian et Telesat opèrent dans des marchés différents, chacune de ces entreprises s’appuie sur l’écosystème de la région d’Ottawa. Celui-ci repose sur des compétences techniques, des systèmes complexes et des institutions établies de longue date. Ottawa n’est pas seulement la capitale politique du Canada. C’est également le lieu où convergent le monde des logiciels, celui de la défense, celui de l’espace et celui des politiques publiques.
Ces visites n’ont pas radicalement modifié nos thèses d’investissement. Elles les ont toutefois précisées. Chez Kinaxis, nous avons évalué un nouvel allocateur de capitaux et l’évolution des priorités en matière de développement. Chez Calian, nous avons examiné les contraintes de capacité, le potentiel de hausse des prix et la gestion des acquisitions. Chez Telesat, nous avons établi un lien entre un héritage national et un programme en voie de concrétisation, ce qui nous a permis au passage d’approfondir notre compréhension de MDA Space.
Ce sont là tous des éléments difficiles à évaluer à partir des seuls documents financiers. Être sur la route nous aide à faire la distinction entre le discours et l’action, la stratégie et la posture, ainsi qu’entre le discours officiel de l’entreprise et les expériences des employés et des anciens dirigeants. Cela ne remplace pas l’analyse financière. Néanmoins, cela nous fournit un contexte qui permet d’affiner les questions que nous posons, les hypothèses que nous évaluons et le jugement que nous rendons avant chaque décision d’investissement.